Le temps n’existe pas : la théorie de Kurt Gödel

C’est le mathématicien Kurt Gödel qui, en 1949, a déclaré : “Dans tout univers décrit par la théorie de la relativité, le temps ne peut exister”.

Les récentes recherches sur le temps menées par le physicien italien Davide Fiscaletti et le scientifique slovène Amrit Sorli suggèrent que l’univers ne se déroule pas dans un temps compris comme une dimension physique ayant une existence primaire mais, au contraire, le temps n’existe que comme une séquence, un ordre numérique d’événements, de changements matériels. Dans l’univers, c’est-à-dire dans le monde, le temps n’est qu’une quantité mathématique.

Le temps et l’univers

Les changements dans l’univers sont caractérisés par un ordre numérique précis. Le changement “n” est suivi du changement “n 1”, qui à son tour est suivi du changement “n 2”, et ainsi de suite. Le temps que l’on peut mesurer avec des horloges est donc une quantité qui se manifeste comme une séquence de changements du type : n, n 1, n 2 et ainsi de suite.

Le plus court intervalle de temps mesurable est le temps de Planck, tandis que la plus grande unité est l’année. Les horloges sont des systèmes de référence qui mesurent la vitesse de tous les changements qui se produisent dans l’univers.

Si l’on considère le temps comme une grandeur mathématique du changement universel, l’univers ne change pas au fil du temps mais, au contraire, c’est le temps qui s’écoule à travers l’univers comme l’ordre numérique de son changement.

L’univers intemporel de Gödel

En 1949, le grand logicien Kurt Gödel a construit les premiers modèles mathématiques de l’univers dans lesquels la possibilité de voyager dans le passé est supposée. Dans tout modèle de l’univers dans une structure spatio-temporelle, chaque phénomène est décrit par quatre coordonnées, dont trois représentent un point dans l’espace, et la quatrième un moment précis dans le temps : intuitivement, chaque point dans l’espace-temps représente donc un événement, un fait qui s’est produit en un lieu précis à un moment précis. Le mouvement d’un objet ponctuel est donc décrit par une courbe, dont la coordonnée temporelle est croissante.

Kurt Gödel est connu pour ses théorèmes, notamment ceux de l’incomplétude et de l’indécidabilité. Aucune théorie mathématique ne serait complète, c’est-à-dire qu’elle aurait en elle les éléments permettant de décider si sa formalisation est toujours vraie. Gödel a analysé l’équation de la formule de l’univers en expansion, basée sur ce qu’Albert Einstein lui-même a appelé une ligne de temps, en réalisant que, en voyageant le long de la ligne de temps vers le futur, à un moment donné du voyage, on se retrouve dans le passé : c’est-à-dire que le point de départ précède ou coïncide avec le point d’arrivée.

Gödel s’est rendu compte que l’équation de la ligne du temps avec laquelle la théorie de l’univers est construite permet de voyager dans le temps et pas seulement en avant et en arrière, mais aussi qu’en continuant à avancer, on recule, c’est-à-dire que le chemin du temps vers l’infini n’est pas simplement une courbe mais est circulaire.

Gödel a donc conclu que la vision du temps était irréaliste et qu’elle dépendait de la façon dont l’homme perçoit les changements.

Les recherches menées par Fiscaletti et Sorli intègrent et modifient ce que Godel a exposé au siècle dernier. Fiscaletti et ses collaborateurs nient l’existence d’un univers en tant que dimension physique pouvant être soumise à des changements par l’écoulement du temps, mais ils ne confirment pas la vision de Godel de la “disparition du concept de temps” : le temps existe en tant que pure séquence mathématique de changements pouvant être mesurés par une horloge.

Le temps en tant que quantité mathématique et l’univers calculable

Depuis longtemps, on se demande si l’univers a un ordre intrinsèque ou si c’est la façon dont les êtres humains perçoivent l’univers qui lui donne un ordre. Ces questions sont débattues depuis longtemps, principalement dans la sphère philosophique, puis dans la sphère physique. Galilée, en 1623, a écrit qu’on ne peut pas comprendre l’univers si on n’apprend pas d’abord la langue dans laquelle l’univers est écrit, à savoir les mathématiques. Avec les connaissances actuelles, nous pouvons ajouter que, si l’univers est réellement basé sur les mathématiques, alors il a la qualité d’être calculable, donc de pouvoir simuler à travers une machine, comme un ordinateur, tout processus naturel et physique.

Alors que dans le modèle “classique” de l’univers, les événements sont aléatoires et se produisent dans un temps linéaire en tant que dimension physique, dans le modèle “calculable” de l’univers, les événements sont déterministes et ne nécessitent pas le temps en tant que dimension physique, mais peuvent également se produire dans une dimension où le temps n’est qu’une quantité mathématique, c’est-à-dire une simple séquence d’événements.

Le programme d’un ordinateur déterministe où le temps est une séquence numérique d’événements est encore inconnu, cependant, Fiscaletti et ses collaborateurs tentent de donner une explication à partir de l'”Hypothèse de réalité externe” (ERH), selon laquelle il existe une réalité physique externe complètement indépendante de celle que nous percevons, nous les humains.

Dans la physique du 20e siècle, l’être humain, en tant qu’observateur, est devenu une partie fondamentale de chaque expérience. Dans chaque expérience, l’observateur prend conscience de l’existence d’un phénomène physique mesurable grâce à un modèle mathématique donné qui décrit le phénomène lui-même. C’est-à-dire qu’il est un “observateur conscient”.

Ainsi, alors que l’esprit humain seul a la capacité de percevoir et de stocker les éléments de l’univers calculable, un observateur conscient a la capacité d’observer et de prendre conscience des phénomènes physiques qui se produisent dans l’univers et des modèles qui les décrivent.

Dans cette perspective, Fiscaletti et Sorli distinguent la conscience, l’univers calculable et l’univers physique. L’univers calculable est considéré comme un “univers mathématique” (c’est-à-dire un ensemble d’entités abstraites interconnectées qui peuvent être assimilées à la réalité physique externe mentionnée précédemment) qui régit un univers physique. L’univers calculable et l’univers physique sont donc deux entités différentes dont un observateur conscient est conscient.

La conscience et l’univers mathématique sont donc des entités non physiques qui sont présentes dans tous les univers observables et non observables.

Expérience temporelle et expérience intemporelle

Le temps psychologique basé sur la distinction “passé-présent-futur”, c’est-à-dire l’expérience des changements qui se produisent, l’un après l’autre, dans un temps d’écoulement linéaire, a sa base physique dans l’activité neuronale du cerveau.

Dans cette perspective, l’expérience humaine de l’univers se produit dans le contexte psychologique du “passé-présent-futur” à travers lequel l’homme lui-même fait l’expérience du monde.

Un observateur inconscient n’est pas conscient du temps psychologique interne, il ne fera donc pas la distinction entre le temps psychologique et le temps mathématique, et sa compréhension de l’univers se fera à travers le temps psychologique linéaire, bien que ce temps linéaire n’existe pas.

Une expérience temporelle sera composée, successivement, des éléments suivants :

1) séquence numérique de changement (temps mathématique),

2) La perception sensorielle,

3) élaboration d’un temps psychologique linéaire,

4) mesure de ce temps.

Un observateur conscient est conscient du temps psychologique et est capable de le distinguer du temps mathématique. Ce type d’observateur est capable de mesurer le temps mathématique sans l’interférence du temps psychologique : ainsi, une expérience dépourvue de temps psychologique consistera en :

1) séquence numérique de changement (temps mathématique),

2) La perception sensorielle,

3) Mesure.

L’expérience de la réalité vécue par un observateur conscient est intemporelle. En fait, un observateur conscient fait clairement la distinction entre la réalité physique et les modèles mathématiques qui décrivent cette réalité.

Un observateur conscient est conscient que le concept d’espace-temps (c’est-à-dire la structure quadridimensionnelle de l’univers) est avant tout un modèle mathématique et non une réalité physique. Le temps n’est pas la quatrième dimension de l’espace mais seulement une composante mathématique de la quatrième dimension.

Pour un observateur conscient, libéré des limites du temps psychologique, l’organisme humain est un canal d’information biologique par lequel on peut se familiariser avec l’univers physique.

L’observateur conscient est lui-même “présent” dans l’univers physique. Contrairement aux objets matériels qui peuvent se déplacer dans l’espace universel, un observateur conscient n’est pas en mouvement et ne change pas. Alors que l’organisme humain peut se déplacer dans l’espace universel, un observateur conscient reste au repos. De ce point de vue, un observateur conscient peut être interprété comme une “référence non-physique stationnaire” de l’univers.

La conscience a également la capacité d’observer et de prendre conscience. Cet état de conscience critique est appelé “conscience intrinsèque”. Afin d’affiner la conscience du temps psychologique intérieur et de pouvoir ainsi l’exclure de l’espace-temps, un observateur profondément conscient doit entrer dans cet état de “conscience intrinsèque”.

Le temps est paradoxal

Fiscaletti et Sorli concluent en affirmant que l’expérience que chaque être humain a des changements le long de la ligne de temps “passé-présent-futur” est le résultat des expériences vécues dans le cadre du temps psychologique. Pour un observateur conscient, le temps psychologique n’affecte pas le temps de l’univers et ce dernier peut donc être interprété pour ce qu’il est réellement, c’est-à-dire dépourvu d’existence.

L’intuition de Gödel sur la non-réalité du temps en tant que dimension physique dans laquelle se produisent des changements trouve sa traduction dans le fait que le temps mesuré par les horloges est exclusivement une quantité mathématique. Le concept de temps peut donc être considéré comme paradoxal : il n’a pas d’existence physique, mais il n’existe que comme une quantité mathématique qui peut être mesurée par des horloges.